Le danger de la dominance

Mis à jour : avr. 5


La dominance chez les animaux est un terme très répandu et très ancré dans la population. Ce terme est utilisé avec à peu près toutes les espèces animales et fait partie de plusieurs méthodes d’entrainement encore bien répandues aujourd’hui. Qui n’a pas déjà entendu quelqu’un dire de son chien qu’il est dominant ou dire que son cheval est dominant avec les autres? Même chez le chat, certains parlent de dominant dans la maisonnée. Mais en fait, connait-on vraiment la signification du terme dominance? Est-ce vraiment un bon terme à employer? Et puis, est-ce vraiment utile et éthique d’utiliser des techniques de dominance avec nos animaux? Parlons-en!


Commençons par se demander, qu’est-ce que la dominance exactement? Un animal agressif avec les humains? Avec les autres animaux? Les deux? Un animal qui présente certaines postures hautes (queue relevée et poitrail bombé pour un chien par exemple)? Un animal qui refuse de « partager » ses jouets ou sa nourriture? La définition est large et semble englober beaucoup de mauvais comportement que nous n’aimons simplement pas, mais qu’en est-il vraiment? Tout d’abord, d’où vient vraiment le terme de la dominance?

Chez le chien, il vient d’observation de loups en captivité. Dans ces observations, un animal dominant (ou alpha) prenait le contrôle du groupe et accédait à la nourriture et aux autres privilèges avant tous les autres. Il prenait également l’avantage physique sur les autres, par la force. Les animaux dominés (soumis) eux se soumettaient à l’alpha reconnaissant sa dominance. Nous nous sommes donc fiés à cela pour dresser nos chiens, puisque ces derniers descendent du loup. Mais récemment, nous avons appris que nous avions tout faux, sur plus d’un sujet en fait.



1- Les chiens ne descendent pas directement du loup, ils ont plutôt un ancêtre commun, mais se sont séparés en 2 branches parfaitement distinctes. Se fier aux comportements et à l’alimentation du loup pour les transposer à nos chiens n’est en fait peut-être pas l’idée parfaite finalement. En effet, le loup et le chien sont très différents morphologiquement et leur alimentation n’est pas la même : le chien est un vidangeur coprophage et le loup est un carnivore… Pas tout à fait pareil! Il est également important de souligner que les chiens possèdent l’enzyme pour digérer l’amidon, contrairement au loup!


2- La dominance qui avait été étudiée chez le loup en captivité, est en fait un fruit de la captivité et ne fait pas partie de l’éthogramme naturel du loup (oups!). Lorsque des éthologues ont étudié des loups dans la nature, ils ont pu observer qu’ils avaient tout faux. Le couple « dominant » est naturellement dans cette position, car c’est le couple reproducteur. Ce sont eux qui sont responsables des autres! Lorsque des loups reviennent de chasser, ce sont les ainés et les plus jeunes qui mangent en premier, pas les « dominants ». Quand on tue un bison, aucun risque de manquer de viande! Ce n’est pas du tout une dynamique de force et de combat, mais plutôt une dynamique de famille et d’entraide. Ce qui se passe en captivité, c’est que ce ne sont pas toujours des familles propres, mais plutôt des familles recomposées. Les zoos font régulièrement des échanges pour garder des génétiques saines chez leur population, mais cela fait aussi que les groupes se font de façon imposée. Chez les baleines, les familles restent ensemble toutes leur vie et chaque famille à son propre « langage ». Lorsqu’on reconstitue une famille en captivité, il arrive souvent qu’il y ait beaucoup d’agression, car les animaux ne se comprennent pas bien, ils ne parlent pas tous le même « langage »… Serait-ce similaire chez les loups? Pourquoi pas ?



Chez les chevaux, il vient d’observation d’espèces sauvages comme les mustangs, les zèbres, etc. Les observations sont ensuite analysées avec notre esprit d’humain. Il y a quelques points qu’il est important de définir.



1- Les troupeaux de chevaux sauvages sont assez stables et ne subissent pas énormément de changement. Ce qui est tout le contraire de nos groupes de chevaux domestiques qui sont souvent reconstitués, faisant face à de nombreux départs et arrivées.


2- La dynamique de dominance chez les chevaux n’est pas aussi établie qu'on ne le croyait avant. En effet, ce n’est pas toujours une pyramide avec un chef et des subordonnés. C’est une plutôt une dynamique entre les chevaux qui sont les plus motivés pour accéder aux ressources et ceux qui le sont moins.


3- Penser que celui qui accède le premier aux ressources dans la nature est celui qui est le plus « chanceux » est erroné! En fait, pensez-y, le premier à arriver au point d’eau est celui qui risque de se faire attaquer par un crocodile. Il a donc plutôt un devoir envers le groupe. D’ailleurs, les chevaux dits « dominants » sont souvent ceux qui portent plus de responsabilités, car ils sont responsables du groupe et donc ils vivent plus de stress que les autres. Ce n’est pas particulièrement un poste prestigieux.


4- Dans la nature, les ressources des chevaux ne sont pas particulièrement difficiles à trouver. De l’herbe, il y en a pour tout le monde dans une plaine, les chevaux n’ont pas à se battre pour y accéder, il y a de la place et de la ressource, même chose pour un point d’eau. La plupart des combats se font entre un étalon et un autre qui aimerait « voler » l’accouplement avec ses juments. En milieu domestique par contre, les ressources sont plus restreintes en termes d’accès : les points d’eau sont plus petits et les zones de nutrition sont condensées en de petits endroits! Les ressources sont souvent illimitées, mais très condensées en termes d’espace, ce qui peut parfois engendrer des altercations. Ce sont les individus plus motivés pour les ressources qui seront plus motivés à se chamailler… tout simplement.



Et chez le chat alors? Les observations sont plus difficiles dans la nature comme la plupart des espèces félines sont plutôt solitaires et se rencontrent souvent que pour l’accouplement. Mais nous, nous hébergeons plusieurs chats ensemble et on se dit alors que celui qui tape le plus sur les autres est le plus dominant. Mais la simple dominance est-elle vraiment la réponse à ces agressions?



1- Il existe des groupes de chats « sauvages ». Ici on parle de chats domestiques, mais qui vivent presque à l’état sauvage dans des fermes ou dans la rue. Ces groupes sont presque toujours composés de membre de la même famille. Ces groupes vivent en harmonie, se partagent les ressources et même des responsabilités. Il arrive par exemple qu’une mère ayant une grosse portée de chatons soit épaulée par une fille plus âgée ou une sœur qui entrera en lactation pour l’aider à nourrir la portée. Fascinant non? Ce groupe de chat n’accepterait pas un chat inconnu dans le groupe et le chasserait comme un chat solitaire ferait. Serait-ce comme les baleines? Chaque famille a son propre langage? Serait-ce une des raisons pour laquelle dans les groupes recomposés de nos maisonnées il n’y a pas toujours bonne entente? Les chats ont du mal à communiqué et ne sont pas de la même famille?


2- Territoire limité : Dans la nature, les chats peuvent s’éviter plus facilement. Ils sont en mesure de prendre connaissance des marquages laissés par les autres chats et d’éviter les zones où il pourrait en rencontrer un. Si une rencontre se produit, l’espace de fuite est plus grand.



3- Ressources limitées : Dans la maison, les ressources (nourriture, eau et litières) sont limitées à quelques espaces ce qui force les chats à se rencontrer, ce qui peut parfois causer des altercations.


Plusieurs comportements sont souvent confondus pour de la dominance alors que la source en est tout autre.


- Protection de ressource : Un animal qui protège ses ressources, que ce soit ses jouets, sa nourriture ou ses humains même, n’est pas dominant, il protège simplement ses possessions de la compétition! Il ne veut pas être « supérieur » il a surtout peur de se les faire enlever.


- Besoin d’espace : un chien, un chat ou même un cheval qui protège son espace avec des moyens « agressifs » sera souvent décrit comme dominant, alors que le but n’est pas de dominer, mais simplement d’avoir « la paix ». Les animaux ont aussi besoin qu’on respecte leur espace, ce ne sont pas des peluches. Parfois, les animaux domestiques sont confinés dans de trop petits espaces pour le nombre, ce qui peut augmenter les risques d’agression pour défendre son espace personnel.



- Motivation d’accès aux ressources : Chez les chevaux, ceux qui sont dits dominants sont souvent simplement plus motiver à avoir accès à la nourriture ou l’eau par exemple.


- Excitation : Certains chiens excités, qui ont du mal à gérer leurs émotions et leur énergie sont souvent pris pour des animaux dominant alors qu’ils ont simplement du mal à se contenir en fait. Il saute, jappe, vous pousse, etc.


- Race : Avoir la queue en position élevée a souvent été identifié comme le signe d’un chien dominant… Pourtant, certaines races ont simplement un port de queue relevé naturel dès qu’ils marchent ou dès qu’ils sont un peu stimulés. Les terriers par exemple tiennent souvent leur queue bien droite lorsqu’ils sont actifs. Les huskies ont naturellement une queue recourbée sur le dos. Cela n’en fait pas des chiens dominants, ce sont simplement des caractéristiques morphologiques.



- Peur/stress : Certains animaux qui ont peur d’un individu, qu’il soit de sa propre espèce ou pas, peuvent attaquer ou faire des menaces importantes afin de faire reculer l’objet de sa peur. L’animal ne veut pas dominer, il prend les devants et fonce pour essayer de faire fuir la chose dont il a tant peur.


- Animal régulateur : Chez plusieurs espèces, un animal qu’on pense « dominant » n’est en fait qu’un régulateur ou agent de la paix. Cet animal ira souvent séparer des animaux qui se bagarrent ou chassera un animal qui n’agit pas bien le temps qu’il se calme. Encore une fois, le but n’est pas d’être l’ultime chef de la fratrie, mais bien de réduire les agressions et les conflits au sein du groupe. La motivation est bien différente.


Bref, il y a beaucoup d’explication aux multiples comportements que les gens utilisent pour décrire la dominance. Il y en a probablement même plus que ceux que j’ai nommés ici.


Mais pourquoi est-il si important de remettre les pendules à l’heure au sujet de la dominance? Parce que cette étiquette est dangereuse… en effet, mettre cette étiquette sur un animal permet souvent de justifier d’utiliser des techniques aversives, voire même agressives envers cet animal. De plus, on justifie souvent l’usage de ces méthodes en disant que « dans la nature c’est comme ça, le dominant corrige les autres » alors que nous savons maintenant que le « dominant » en nature n’est pratiquement jamais agressif et que les groupes sont beaucoup plus des groupes affiliatif et sociaux que des groupes où règne la dominance et la tyrannie. La dominance est beaucoup trop utilisée pour justifier des usages abusifs de force envers les animaux et pour étiqueter un animal. Tous les animaux sont des individus complexes qui ne peuvent être décrits en un seul mot… les catégoriser ne les aide pas et leur nuit plus qu’autre chose. Un animal qui réagit de telle ou telle façon dans telle situation n’aura pas la même réaction dans une autre situation… Alors que si on le catégorise on le traitera toujours comme un animal dominant qui doit apprendre où est sa place, même si dans une autre situation il peut être nerveux ou même anxieux et que le traiter avec force ne fera que le rendre encore plus nerveux et pourra le mener à agresser encore plus. De plus, en ne faisant que mettre l’étiquette dominant sur cet animal, on ne traite pas la vraie cause du problème, on ne la cherche même pas. « Il est dominant » « mord lui une oreille, il va arrêter»… Je doute que de faire cela avec un animal dont le fond de la cause de sa réactivité envers l’homme est en fait sa peur de l’homme va vraiment l’aider, qu’en pensez-vous? Voilà pourquoi il est important de remettre les pendules à l’heure, ce terme est trop utilisé pour justifier des techniques de travail non éthique et il est temps de jeter à la poubelle ces vieux termes dépassés et d’entrainer nos animaux avec des techniques de travail éthique et réfléchie.



Référence :

- Formation FECC Jean Lessard

- Jacinthe Bouchard, Devenez le meilleur ami de votre chien, 2008

- Jackson Galaxy, Total Cat Mojo, 2017

- Paul McGreevy, Equine Behaviour: A guide for veterinarians and equine scientists, 2004

- BBC documentary, The secret life of cats

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